Note de terrain n°11
Il y a quelques jours, échange avec le responsable des études d'un grand groupe automobile. Il pilote trois plateaux de développeurs, plus de cent cinquante sur chacun. Et il nous confie que dans deux ou trois ans, il n'aura sans doute plus besoin que d'une fraction d'entre eux. Pas par choix, par constat. L'IA écrit déjà une grande partie du code, ses équipes passent de plus en plus de temps à contrôler et à reprendre plutôt qu'à produire, et rien n'indique que le mouvement va ralentir.
Ce n'est pas un cas isolé, et ce n'est pas propre à l'informatique. Les cabinets d'audit et de conseil recrutent moins d'analystes juniors. Chez les avocats, le défrichage d'un dossier se fait de plus en plus en amont, et le collaborateur récupère des pistes déjà dégrossies au lieu de tout construire lui-même. Sur la plupart des missions où nous intervenons, ce sont les mêmes tâches qui reculent en premier.
Le problème, c'est que ces tâches n'étaient pas seulement des tâches. C'était la première marche. On débute rarement une carrière par la stratégie. On commence par des travaux ingrats, un peu répétitifs, qui n'ont l'air de rien mais qui apprennent le métier et ouvrent l'accès à la suite. Quand l'IA absorbe cette première marche, on se retrouve avec des métiers dont on a supprimé la porte d'entrée sans avoir prévu par où les gens vont passer.
Il y a un autre constat qui revient souvent sur le terrain. L'IA est en train de devenir une justification commode. Dans un contexte économique tendu, il est devenu pratique d'annoncer des suppressions de postes en les présentant comme un remplacement par l'intelligence artificielle. Parfois c'est réel. Parfois l'IA a bon dos, et sert de récit acceptable à des décisions qui auraient eu lieu de toute façon.
Ce que nous observons en mission est plus inconfortable que les discours habituels. Annoncer que l'IA va tout détruire est aussi paresseux que promettre qu'elle créera autant d'emplois qu'elle en supprime. La réalité, c'est que certaines tâches sont automatisables à cent pour cent, certains postes aussi, et que faire semblant du contraire n'aide personne. Mais la vitesse à laquelle cela arrive ne laisse pas le temps aux métiers de se réinventer, ni aux gens de se repositionner.
La preuve avant la promesse.




