Note de terrain n°8
Robert Ménard a publié une tribune dans Le Figaro cette semaine. Ce n'est pas un homme politique avec lequel je partage les convictions, mais cette phrase résume exactement ce que j'observe depuis deux ans : "Tout candidat sérieux devrait faire de l'IA le socle de son programme présidentiel."
Depuis deux ans, nous accompagnons des directions générales, des DAF, des DSI sur leurs projets IA. Ce que nous observons dans les organisations ressemble à ce que Ménard décrit à l'échelle de la société : une transformation qui est déjà là, massive, irréversible, et un silence institutionnel assourdissant autour de ses conséquences réelles.
Ce que nous observons aujourd'hui dans les organisations n'a pas grand-chose à voir avec le scénario du remplacement massif qu'on agite comme une menace. C'est plus silencieux que ça, et d'une certaine façon plus insidieux : les métiers se recomposent, les tâches changent de nature, certaines disparaissent sans que personne ne le nomme vraiment. Un approvisionneur dont on automatise une partie du travail ne perd pas son poste du jour au lendemain. Mais son poste change de nature en quelques mois, et personne ne lui a dit où se situe désormais sa valeur.
Le remplacement massif n'est pas là — pas encore. Il viendra pour les postes dont on n'aura pas su redéfinir la valeur à temps, quand les arbitrages de compétitivité forceront la main. Ce qui se joue maintenant, c'est exactement cette fenêtre : soit on prépare les gens à cette transition, soit on les laisse découvrir trop tard que leur rôle a changé sans eux. La note n°2 de cette série racontait un projet suspendu dans un groupe d'assurance parce que des collaborateurs se demandaient en silence ce qui justifierait encore leur présence une fois leur connaissance transmise à une machine. C'est une question légitime. Et personne dans la classe politique ne s'y attaque sérieusement.
Sur l'impact écologique ensuite, c'est le sujet dont on parle encore moins. Entraîner un grand modèle de langage consomme autant d'électricité que des centaines de foyers pendant une année entière. Chaque requête consomme plusieurs fois plus d'énergie qu'une recherche Google. Et nous sommes en train de déployer ces systèmes à une échelle industrielle, dans toutes les fonctions, dans toutes les organisations, sans que personne n'ait sérieusement chiffré ce que cela représente en termes d'empreinte carbone à l'horizon 2030. Dans nos missions, nous posons systématiquement la question de la frugalité : est-ce que le modèle le plus puissant est vraiment nécessaire pour ce cas d'usage ? Cette réflexion reste le fait de quelques praticiens conscients du sujet — elle n'est portée par aucune politique publique sérieuse.
Ce que j'attends d'un responsable politique sur l'IA, ce n'est pas une promesse de souveraineté numérique ou un plan de compétitivité à dix milliards. C'est un discours honnête sur les trois questions que personne ne pose : quels métiers vont changer et comment on prépare les gens, qui paie le coût énergétique de cette transformation, et quelle place on donne à l'humain dans des systèmes qui décident de plus en plus à sa place.




